À la poursuite de la première femme élue à la CCIJP

Que de rebondissements dans l’affaire Claire Gonon ! Il a fallu des mois pour retrouver le dossier de la première femme élue à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, après sa création en 1936. L’équipe qui prépare l’expo dédiée aux 90 ans de la CCIJP a failli abandonner, jusqu’à un ultime retournement de situation. Qui n’était pas celui qu’on attendait…

Été 2025, le projet d’une exposition à l’occasion des 90 ans de la Commission de la carte est lancé. L’équipe chargée de son élaboration fouille les archives à la recherche des premières demandes de cartes de presse. À l’époque, les femmes étaient peu nombreuses dans le métier. Tout naturellement, une question s’est posée : qui a été la première femme commissaire élue ? La réponse n’a pas tardé. Elle se trouvait dans le procès-verbal de la séance du 6 juillet 1938 où l’on apprend l’élection d’une certaine Claire Gonon, en tant que suppléante, côté salariés. Jusqu’ici tout va bien.

En G ou en D, pas de dossier

Retour aux archives pour exhumer le dossier Gonon. Et là, déception. Il est introuvable. Toutes les hypothèses sont envisagées : le dossier se serait-il perdu lors d’un déménagement ou d’une consultation ? Et si Claire Gonon n’avait pas eu sa carte de presse ?
L’incrédulité gagne d’autant que la fameuse Claire Gonon apparaît dans le numéro spécial du Journaliste publié à l’occasion des 100 ans du SNJ, en octobre 2018. Un quart de page lui est consacré, illustré par une magnifique photo. Elle fixe le photographe d’un regard doux, un petit sourire aux lèvres. La mise en plis est impeccable.
Le Journaliste fait référence aux travaux de recherche de Claire-Hélène Toux-Vallet publiés en 2009*. Il y est question d’une « Claire Dematres, dite Claire Gonon ». Eurêka ! Et si Gonon était son nom de jeune fille ? Nouvelle plongée aux archives… à la lettre D. Et nouvelle déception : pas de dossier Dematres.

Son métier confirmé

Loin de nous décourager, nous relançons les recherches jusqu’à découvrir un article dans Détective, le grand hebdomadaire des faits divers, daté du 13 juin 1929. Il est titré : « Une journaliste, détective amateur ». Claire n’en est pas l’auteure, mais le sujet. Voici l’affaire telle qu’elle est relatée : Madame Gonon avait à son service une bonne, prénommée Marcelle, rencontrée lors d’un reportage dans la Creuse. Celle-ci a disparu mystérieusement. Claire assiste le commissaire dans son enquête. C’est insolite, mais ne fait en rien avancer nos recherches. L’article nous confirme simplement que Claire Gonon était une chroniqueuse judiciaire reconnue dans la profession. Il s’ensuit… un grand vide. La dame nous échappe à nouveau.

© CCIJP

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D comme Duhayon, Découverte et Déception

Janvier 2026, l’expo des 90 ans avance à grand pas, les différents panneaux prennent forme. Et, coup de théâtre, d’ultimes vérifications aux archives sur les femmes journalistes des années trente font ressortir le dossier d’une certaine Claire Duhayon, dite Claire Gonon, chroniqueuse judiciaire, carte de presse n° 2 002. Tout s’éclaire : Duhayon est son nom de jeune fille (elle est née à Bruxelles le 29 mai 1889) ; Demartres (et non pas Dematres) est son nom d’épouse ; Gonon son pseudonyme.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Claire nous réserve une autre surprise. Une mauvaise surprise. À la fin de la guerre, les journalistes qui demandaient une carte de presse devaient justifier de leurs activités sous l’Occupation entre 1940 et 1944. Claire Gonon a rempli le formulaire. Mais les demandes d’explications de la Commission de la carte ne sont pas de son goût et le ton finit par monter. Malgré le fait que la carte lui soit attribuée, dans un courrier du 10 janvier 1947, Claire reproche à la CCIJP d’être devenu « un organisme d’épuration politique ». « Le résultat est que des confrères parfaitement honorables se voient frappés de sanctions, alors que des journalistes tarés et connus comme tels, obtiennent la carte de journaliste sans difficulté. » Tout en se disant « profondément pro-sémite », elle compare des collègues juifs qui ont obtenu leur carte à d’autres, non-juifs, qui ne l’ont pas obtenu. Cette lettre casse l’ambiance. Claire Gonon est tombée de son piédestal.
En 1957, elle fait valoir ses droits à la retraite pour obtenir une carte de presse honoraire. C’est la dernière trace dans son dossier.

Présence et représentativité des femmes dans la profession de journaliste en France pendant la période de l’entre-deux-guerres : le Syndicat national des journalistes, la profession de journaliste et l’ordre sexué d’un métier à travers la revue du SNJ (1918-1940).