À la CCIJP, l’histoire du journalisme se dévoile par petites touches à travers les parcours professionnels de chaque numéro

21 octobre 2026

90 ans de la CCIJP

Alors que la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels fête ses 90 ans en 2026, la préparation de l’exposition dédiée a permis de débusquer de véritables trésors dans les archives. Témoignages des évolutions d’une profession, en prise avec les carcans de la société mais aussi avec l’Histoire, certaines pépites résonnent particulièrement avec l’époque actuelle.

Pas de toiles d’araignées ni de poussière, mais des décennies d’histoires professionnelles de journalistes. Sur les rayonnages amovibles de la commission nationale qui délivre la carte de presse (CCIJP) à Paris, les dossiers papiers des journalistes professionnels et ceux des employeurs s’empilent, retraçant les carrières, les évolutions du métier depuis la création de la Commission en 1936.

Afin de célébrer le 90ᵉ anniversaire de la CCIJP, salariés de la commission et élus ont choisi de mettre sur pied une exposition. De mai 2025 à janvier 2026, ce sous-sol qui abrite l’histoire de la profession a été pris d’une certaine effervescence. « Ça a été l’occasion de regarder les dossiers dans le détail », raconte Sandrine Vinckel, secrétaire passionnée d’archives.

Alors que l’exposition devait être dévoilée lors des Assises du journalisme à Tours, consulter le dossier de La Nouvelle République du Centre-Ouest (devenu depuis La Nouvelle République) allait de soi, afin de présenter un exemplaire « d’un bordereau collectif(1) dans la vitrine », précise Sandrine Vinckel.

© CCIJP

Des documents pour remonter le temps

L’examen minutieux du dossier du journal local a livré un nouveau témoignage sur la place des femmes dans la profession après la Seconde Guerre mondiale. Dans une lettre tapée à la machine à écrire, datée du 22 janvier 1946, le rédacteur en chef, R. Kistler, interroge la CCIJP au sujet d’une collaboratrice. « Parmi nos journalistes titulaires, il s’en trouve un qui a été arrêté par la Gestapo et a été déporté en Allemagne, mais dont la femme remplit actuellement le poste laissé vacant par son mari. Cette femme a-t-elle le droit de faire une demande aux lieu et place de son mari ? Ou bien doit-elle la rédiger pour son propre compte ? » Plonger dans ces documents, jaunis par le temps pour les plus anciens, c’est aussi remonter une époque, où les femmes ne représentaient que 3,5 % des journalistes en 1939(2). La question du rédacteur en chef dit beaucoup sur le statut des femmes au début de la professionnalisation de la profession.

En creux, la lettre à la CCIJP de ce rédacteur en chef laisse deviner les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sur la profession. « 1 840 journalistes qui ne sont pas revenus auprès de la Commission après la guerre », glisse Sandrine Vinckel. Que leur est-il arrivé ? Ont-ils changé de profession ou ont-ils perdu la vie ? L’état des recherches ne permet pas de le savoir. « À l’heure actuelle, les chercheurs ont retrouvé 2 442 journalistes qui ont refait une demande après la guerre, complète-t-elle. Mais ces chiffres ne sont pas consolidés car on en trouve encore. »

Des trésors qui restent à découvrir...

Paradis de chercheurs et d’étudiants en quête de parcours individuels ou collectifs (les bordereaux des titres existent aussi), ces archives permettent aussi aux familles de découvrir les secrets de la carrière professionnelle d’un aïeul. Les commissaires s’y glissent aussi ponctuellement, lorsqu’ils ont besoin de remonter le fil d’une carrière pour viser une demande de carte.

La préparation de cette exposition a livré d’autres trésors. Dans les dossiers de 1946, les questionnaires d’épuration soumettent les postulants à un interrogatoire écrit en règle, afin de débusquer les « collabos » à la solde de l’Occupant ou du Régime de Vichy. Pas de quoi recaler ce photographe de presse installé à Vichy qui a travaillé pour des titres de presse pendant la Seconde Guerre mondiale. Et pour cause : il peut produire une lettre de l’état-major particulier du général de Gaulle, qui certifie qu’il n’a pas collaboré mais résisté, en envoyant les clichés des caciques du régime aux tenants de la France libre.

Dans le dossier de Bernard Grambert, des caricatures de ses collaborations au Petit Journal, L’Auto, etc., se laissent admirer. « D’habitude, on ne garde jamais les justificatifs de production », poursuit notre passionnée d’archives. Une erreur d’archivage bienvenue pour les curieux de 2026. Et que dire du dossier de Paule Minot Hutzler, dite Paule Hutzler, journaliste sportive qui fait sa première demande le 4 janvier 1937 ? Les archives de la CCIJP n’ont manifestement pas livré tous leurs secrets…

(1) Le bordereau collectif est un envoi groupé de demandes de carte de presse fait par un employeur.

(2) "Femmes journalistes, ces pionnières des années 30", Le Monde Diplomatique, Septembre 2026 https://www.monde-diplomatique.fr/2026/09/MATHIEU/69877